La grande énigme
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Pourquoi un seul Dieu en trois Personnes? Dieu est par soi-même, a se en latin, c'est pourquoi cette faculté est nommée : aséité, elle justifie l'existence d'un Dieu trinitaire.
L'aséité est le propre de Dieu. A Moïse qui l'interrogeait sur son nom, Dieu répondit : "Je suis celui qui suis" (Ex 3,14), plus loin Il se nomme, à plusieurs reprises : "L'Eternel" et précise : "voilà mon nom pour l'éternité." Mais qu'est-ce que l'éternité ?
Dans un contexte religieux, l'éternité échappe à toute détermination chronologique. Dans sa Somme, S.Thomas d'Aquin distingue bien l'Eternité, qui n'a ni commencement ni fin, de l'aevum, le temps spirituel, qui a un commencement mais pas de fin, et du temps terrestre, qui a un commencement et aura une fin. Mais dire que l'éternité n'a ni commencement, ni fin ne suffit pas, c'est une définition négative.
En revanche , Dieu définit Lui-même l'éternité en se nommant : "Je suis", puis "L'Eternel", les deux définitions Le concernent. Donc l'Eternel c'est "Je Suis", première personne d'un éternel présent qui est Dieu lui-même. En effet, Dieu est tout ce qu'il a : non seulement Il a l'éternité, mais il est l'éternité; non seulement Il a l'aséité, mais il est l'aséité; comme aussi non seulement il a la vie, mais il est "la vie." Jean (14, 6); en Lui, l'avoir et l'être se confondent.
Lorsque, dans l'Ancien testament, L'Eternel se nomme "Je suis", la première personne du verbe au singulier signifie qu'Il est un seul Dieu. En trois personnes ajoute le Nouveau Testament qui livre ainsi les clefs de l'aséité.
Pour être par soi-même, a se, l'Eternel doit à la fois s'engendrer et être engendré. Dieu-engendrant est le Père, l'inengendré, "le principe sans principe" (Concile de Florence), Dieu-engendré est le Fils, terme de son principe : le Père, dont il procède.
Procéder, c'est avoir pour origine. Ainsi un terme a-t-il pour origine un principe dont il procède. Le principe exerce une procession active, le terme est en état de procession passive. Ce vocabulaire est utilisé pour décrire les relations des trois personnes divines.
Le Père n'est pas antérieur au Fils, la génération active ne précède pas la génération passive comme la cause précède l'effet, car il n'y a pas de succession en Dieu, Il ne change pas, Lui-même le dit : "Je Suis le Seigneur et Je ne change pas." Malachie (3, 6) C'est pourquoi son immutabilité a été promulguée par Vatican 1.
Si les rôles du Père et du Fils dans l'aséité apparaissent assez clairement, il n'en va pas de même pour celui du Saint Esprit. Pourquoi cette troisième Personne qui, selon le Dogme, procède du Père et du Fils ?
Le mode de procession du Saint Esprit a été très discuté. L'Eglise catholique proclame maintenant que le Saint Esprit procède du Père et du Fils, pourtant "et du Fils", Filioque en latin, ne figurait pas dans le symbole confessé en 381 à Constantinople, d'où un différent avec l'Eglise Orthodoxe. Il est probable que cette omission était volontaire. En effet, à l'époque, des hérétiques, les Macédoniens, du nom de leur chef Macédonius, représentaient le Saint Esprit comme une créature du Fils. Le meilleur moyen de les réfuter n'était donc pas de déclarer que le Saint Esprit procède du Fils, mais qu'il procède du Père et doit être adoré conjointement avec le Père et le Fils. Le Concile de Florence, en 1439, a précisé que l'addition ultérieure du Filioque était "légitime et raisonnable." Il semble d'ailleurs logique, puisque le Fils est l'image du Père - "celui qui m'a vu, a vu mon Père" dit Jésus (Jn 14,9) - et puisque le Père est principe du Saint Esprit, que le Fils, en tant qu'image du Père , agisse de même et soit aussi principe du Saint Esprit.
Selon la foi catholique, le Saint Esprit procède donc à la fois du Père et du Fils, dont Il est le terme et qui constituent son principe : un seul principe, dit spiration active, qui n'est évidemment pas une personne, mais l'union active des deux premières personnes. Puisque son principe est la spiration active, symétriquement en tant que relation opposée, le Saint Esprit est dit spiration passive.
Spiration vient du latin spirationem qui signifie souffle. Le Père et le Fils, co-acteurs de la spiration active, sont donc représentés ici par deux souffles opposés qui s'unissent et dont procède un troisième, la spiration passive : le Saint Esprit.
Dire que le Saint Esprit procède de l'union du Père et du Fils comme de l'union de deux souffles, c'est faire appel à une représentation physique, et il est plus adéquat de reprendre la définition : " Dieu est amour." (1 Jn 4, 8) en la situant au niveau intratrinitaire : le Père et le Fils s'aiment, et cet amour mutuel, subsistant et nécessaire, est le Saint Esprit comme le résume le dogme catholique. C'est par synonymie avec le mot amour qu'on désigne aussi l'Esprit Saint comme l'union du Père et du Fils.
Mais pourquoi cette union subsiste-t-elle nécessairement en une troisième personne ? Et que recouvre en Dieu le terme de personne qui est fondamental ?
Il faut d'abord bien prendre garde. On s'aventure, ici, au cur du mystère de la Sainte Trinité et on peut se demander s'il est licite de poursuivre. En effet, selon un canon du Concile Vatican 1 : "Si quelqu'un dit que la révélation divine ne contient pas de mystères proprement dits, mais que la raison, convenablement cultivée, peut, par ses principes naturels, comprendre et démontrer les dogmes, qu'il soit anathème."
Certainement, la raison, même "convenablement cultivée", n'aurait pas pu concevoir le mystère d'un seul Dieu en trois personnes. Par contre, puisque Dieu a révélé à l'homme le nom des membres de la Sainte Trinité, et lui a permis de trouver les mots pour en parler, il est licite de vouloir la décrire dans un langage adéquat, élaboré au cours des siècles, à partir de la Révélation, par les Pères de l'Eglise et leurs successeurs, en termes souvent empruntés à la logique ou même inventés, comme spiration, ou adoptés par analogie comme celui de personne.
Le terme personne ne se trouve ni dans le Symbole des Apôtres, ni dans celui de Constantinople. On a fini par s'y arrêter, mais après bien des réserves, comme celle de Saint Augustin: "Lorsqu'on cherche un mot pour exprimer ce que sont les trois (en Dieu) le langage humain souffre d'une très grande indigence. Cependant on s'est servi du terme trois personnes, non pas de manière à dire ce qui est, mais de manière à ne pas le taire." (De Trinitate V, 10)
C'est non seulement par analogie avec la personne humaine que les personnes divines sont ainsi nommées, mais aussi parce que celle du Verbe a assumé la nature humaine.
Actuellement les personnes divines sont définies comme trois relations intratrinitaires qui subsistent, chacune de façon différente, dans une même essence - on dit aussi une même nature ou une même substance. Pourrait-on aussi, comme on le propose, avancer que les trois personnes subsistent, chacune de façon différente, dans une même génération divine ? La génération divine est ici l'action par laquelle Dieu est par Lui-même, c'est-à-dire l'aséité
Voici le détail des trois relations intratrinitaires personnelles : celle du Père au Fils est la paternité ou génération active, celle du Fils au Père est la filiation ou génération passive, celle du Saint Esprit au Père et au Fils est la spiration passive ou génération unitive, on reviendra sur cette dernière définition. Les trois personnes sont chacune la génération divine dans laquelle chacune opère de façon distincte.
En effet, la paternité, ou génération active, est opposée à la filiation, ou génération passive, donc le Père est distinct du Fils ; la spiration active, union active du Père et du Fils, est opposée à leur union passive, la spiration passive : le Saint Esprit qui est donc distinct du Père et du Fils. La notion d'opposition est ici fondamentale comme l'a proclamé le Concile de Florence en 1442 : "Tout est un [en eux] là où l'on ne rencontre pas l'opposition de relation."
Ce qui précède est fondé sur la Révélation à partir de laquelle on examine maintenant pourquoi Dieu ne peut pas être en une ou deux Personnes.
Si en Dieu il n'y avait qu'une personne, ce serait le Père, l'auto-théos d'Origène, le principe de la divinité, mais en tant que tel Il a nécessairement un terme et on retrouve le processus trinitaire
Et Dieu ne peut, comme le pensait Descartes, être cause de Lui-même et ainsi se créer, en effet la cause est l'antécédent obligé de l'effet, donc existe avant lui ce qui est impossible ici, Dieu ne pouvant pas se créer avant d'exister.
Cependant, sans doute pour éviter, alors, la tentation du polythéisme, l'Ancien Testament ne parle pas clairement des personnes divines. Les esquisses trinitaires comme celle des trois hommes reçus par Abraham (Gen 18) ne sont pas convaincantes : "tres vidit et unum adoravit", dit le Bréviaire Romain. On comprend donc l'incrédulité des contemporains de Jésus, fervents adeptes du Livre dans lequel Dieu, parlant au singulier, avait dit à Moïse : "Je suis celui qui suis". Incrédulité encore confortée, plus tard, par la difficulté du mystère d'un seul Dieu en trois personnes - clef de voûte de la foi chrétienne - qui voile de son ombre la Sainte Trinité.
Le Nouveau Testament révéla l'existence du Père et du Fils, mais pourquoi Dieu n'est-il pas seulement en ces deux personnes : l'engendrant et l'engendré, la génération active et la génération passive ?
Dieu ne peut pas être en deux personnes. En effet, à cause de leur distinction et de leur opposition qui évidemment les séparent, le Père et le Fils, la génération active et la génération passive, ne pourraient pas subsister sans le concours d'une troisième relation, la génération unitive, le Saint Esprit, qui opère simultanément dans les deux premières personnes pour constituer leur union.
Le processus s'avère difficile à admettre, car il est naturel de penser que la troisième personne, citée donc après les deux premières, n'est pas présente lors de la génération du Fils par le Père, qui semble antérieure à sa propre procession.
Il est, alors, essentiel de rappeler qu'en raison de l'immutabilité divine, qui est de foi, il n'y a pas de succession en Dieu, et que les trois personnes subsistent simultanément. Donc que tout en procédant du Père et du Fils, le Saint Esprit subsiste avec eux et opère en eux.
Par analogie, une simple ligne L permet, grâce à ses deux sens opposés, de schématiser à l'extrême le processus trinitaire en représentant le Père par une ligne L orientée dans le sens positif, le Fils par la même ligne L orientée dans le sens négatif, le Saint Esprit par la même ligne L non orientée. L+ et L- sont égales, opposées et donc distinctes ; la ligne non orientée est égale aux deux premières puisqu'il s'agit de la même ligne, elle en est distincte puisqu'elle n'est orientée ni dans un sens, ni dans l'autre,
Du fait même de son existence, la ligne L+ engendre dans le sens inverse la ligne L- qui est son image en miroir, de même le Père engendre le Fils à son image. Et l'addition (L+)+(L-) correspond à l'union active, dite spiration active, des deux premières personnes.
Cette addition, analogue de la spiration active, est comme celle-ci origine de l'analogue de l'union passive, dite spiration passive : le Saint Esprit. Ce deuxième analogue est la ligne L non orientée puisqu'elle procède de l'union des inverses L+ et L- dans laquelle les sens positif et négatif se neutralisent avec L comme résultante. Sans cette ligne non orientée, L+ et L- ne pourraient pas subsister faute d'être unies.
De même qu'il y a un seul Dieu en trois personnes, dans cette analogie il y a une seule ligne en trois relations qui, si on poursuit l'analogie trinitaire, sont chacune dans chacune des deux autres.
En effet, il est de Foi que si les trois personnes sont la substance divine, chacune d'entre elles est nécessairement dans chacune des deux autres : le Père est dans le Fils et le Fils dans le Père, le Père et le Fils sont dans le Saint Esprit et le Saint Esprit dans tous les deux. Ce dogme, partiellement révélé par Jésus : "Ne savez vous pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ?" (Jn 14 10), a été explicitement enseigné par le Concile de Florence, il porte le nom de circumincession.
L'aséité, c'est Dieu. Il ne pourrait pas exister s'Il ne s'engendrait pas, c'est la génération active : c'est le Père ; s'Il n'était pas engendré, c'est la génération passive : c'est le Fils ; si le Père et le Fils n'étaient pas unis, c'est la génération unitive : c'est le Saint Esprit. Dieu est donc nécessairement en trois personnes.
Toutes ces opérations n'ont qu'un but : que Dieu s'aséitise éternellement et, selon la formule rituelle, vive ainsi dans les siècles des siècles.