L'alternative

Faire ou non la volonté divine, en agissant bien ou mal, telle est l'alternative. Toute créature intelligente doit ainsi fixer librement son futur destin : la vie éternelle ou la mort éternelle.

Pourquoi le Dieu-amour, omniscient et tout-puissant a-t-il créé un monde dans lequel, il le savait, des appelés opteraient pour le mal et seraient donc voués à la mort éternelle?

Le plan de Dieu

Un début de réponse s'impose, Dieu ne pouvait faire plus, car il a tout donné, c'est-à-dire lui-même sur la croix, pour que le nombre des élus soit le plus élevé possible. Mais alors pourquoi les appelés ne sont-ils pas tous élus? Evidemment parce que certains refusent de faire la volonté de Dieu et que celui-ci ne peut pas les empêcher d'opter ainsi pour le mal.

Pour pénétrer le mystère de cette apparente limitation de la toute-puissance divine, il faut remonter à l'origine de l'univers et aux alternatives primordiales.

Parce qu'il est infiniment bon, Dieu a certainement créé le meilleur des mondes possibles. Or Dieu est parfait, le meilleur des mondes est donc celui qui reflète le mieux sa perfection.

Il est évident que le monde actuel est, dans la plupart des domaines, loin de cette perfection qui, selon les Saintes Ecritures, ne sera atteinte qu'à la fin des temps, dans la Jérusalem céleste dont la description clôture l'Apocalypse de Jean.

En fait, le monde originel était déjà «très bon» (Genèse 1, 31). Ce sont les fautes conjuguées de Lucifer et d' Adam qui l'ont dégradé. Mais Dieu avait un plan de rechange.

En effet, comme la révolte de Lucifer, le péché originel était prévu par Dieu qui, de toute éternité, connaît le devenir de toute sa création dans les siècles des siècles. Alors : «Felix culpa», heureuse faute chante l'Eglise dans l'Exsultet du Samedi-Saint, car sans la faute d'Adam l'homme aurait été simplement voué à une heureuse vie naturelle dans le Paradis Terrestre, tandis qu'il est maintenant, grâce à son rachat par le sacrifice du Christ, destiné à une bienheureuse vie surnaturelle, dite vie éternelle, qui sera, qui est déjà, une participation à la vie même de Dieu.

Le projet de Lucifer

Quel était le projet de Lucifer et en quoi avait-il besoin du concours d'Adam pour le réaliser?

La manœuvre de Lucifer visait l'Incarnation dont Adam, par son refus de faire la volonté divine, empêchait effectivement la réalisation, parce qu'il avait «perdu la sainteté» proclame un canon du concile de Trente. La sainteté est ici la grâce sanctifiante dont le premier homme a également privé sa descendance en lui transmettant son péché.

Le péché originel a consisté pour Adam en une privation de la grâce sanctifiante, donc de son porteur : le Saint-Esprit. La Personne de l'amour de Dieu ainsi chassée du premier homme et de sa descendance ne pouvait plus réaliser l'Incarnation en des créatures qui ne voulaient pas d'elle.

L'Immaculée Conception déjoua la manœuvre de Lucifer. Exempte du péché originel, donc dotée, par le Saint-Esprit, de la grâce sanctifiante, elle a par son Fiat permis l'Incarnation. Placée devant l'alternative de suivre ou non la volonté de Dieu, la Vierge Marie a répondu oui là où le couple Lucifer-Adam avait dit non.

Pourquoi Lucifer s'est-il attaqué à l'Incarnation?

Selon le Jésuite espagnol Suarez, suivi par beaucoup d'autres théologiens, Dieu aurait demandé aux anges d'adorer le Verbe incarné qu'il leur aurait montré dans le futur. Certains, et à leur tête Lucifer auraient refusé, ne voulant pas abaisser leur nature spirituelle devant un homme, fut-il Dieu.

De plus Lucifer, la plus intelligente des créatures, le savait : l'Incarnation était la cause finale de la création -on reviendra sur ce point- et, puisque l'univers était créé, elle se réaliserait nécessairement, le Verbe empêché de s'unir à la nature humaine par la faute d'Adam, serait alors obligé, pensait-il, de s'unir à la nature angélique.

Conséquences matérielles du péché originel

La perte de la grâce sanctifiante n'a pas été la seule conséquence du péché originel. Adam a du même coup perdu ses privilèges préternaturels, dont l'immortalité et, simultanément, la terre est devenue «maudite» (Genèse 3- 17,18).

A partir de ces deux événements qui ont affecté le corps d'Adam et la terre, on peut émettre une hypothèse sur la façon dont s'est commis le péché originel. On y est autorisé par la Commission biblique de juin 1909 selon laquelle on peut faire une distinction entre le fond du récit de la Genèse qui est historique et certains détails qui peuvent être pris allégoriquement.

Et d'abord, comment Adam pouvait-il être immortel? Son corps était composé de photons, telle est, dans l'état actuel de la science, la seule explication plausible. Car le photon ne peut mourir, se désintégrer, que s'il est divisé en matière et antimatière. Donc un univers primordial exclusivement photonique, comme celui qui précéda le big bang , est immortel, ainsi que ses composants, dont le premier couple humain, sauf si on amorce sa désintégration.

Doté de la science infuse, Adam savait comment diviser le photon, opération qu'il osa, par complaisance envers son épouse, elle-même tentée par Lucifer. Ainsi déclencha-t-il le big bang.

L'hypothèse est hallucinante mais logique, il y a similitude entre la fraction d'un beau fruit et celle d'un photon de haute énergie, avec comme suite dans les deux cas une catastrophe avec modification de la structure des constituants de l'univers. Adam et Eve, désormais faits de matière et condamnés à la planète Terre, ont symbolisée leur tragique histoire pour la rendre accessible à leur descendance.

Dans ce processus, l'alternative devant laquelle s'est trouvé Adam n'est pas une épreuve imposée par un Dieu exigeant, mais une situation dangereuse, inhérente à la structure de l'univers primordial dans lequel il vivait. Et Dieu, ne voulant pas que le premier homme joue sa vie sans le savoir, l'avait informé très précisément du risque qu'il encourait avec le fruit défendu : «le jour où tu en mangeras, tu mourras.» (Genèse 2,17)

Primauté de l'Incarnation

Selon le Dogme catholique, Dieu a, de toute éternité, librement décidé de créer, en le tirant du néant, un des innombrables mondes virtuels qu'il connaît en lui.

Sans que ce soit un dogme -la question est libre- l'Eglise admet que l'Incarnation pouvait se réaliser même si le premier homme n'avait pas péché, mais elle n'envisage pas d'autres convenances que la manifestation et la glorification de Dieu, auxquelles on ajoute ici, à titre d'hypothèse, la création du monde.

Pour Dieu, créer consiste à rendre réel un monde virtuel. Le réel est, le virtuel peut être, il est en puissance diraient les Thomistes. Avant la création, seul Dieu est réel, seul Dieu est, il se nomme lui-même : «Je suis» (Exode 3,14).

Omniprésent, Dieu se trouve dans tous les mondes virtuels, mais unilatéralement, sans leur communiquer la réalité, et il ne pourrait pas créer s'il était en une personne ; par contre, sa nature trinitaire lui permet d'envoyer en mission le Fils pour qu'il s'incorpore au monde virtuel élu, en lui transmettant par sa présence : la réalité, l'être, «la vie» dit Jésus.

La création s'est déroulée en deux temps. Le monde virtuel élu a d'abord reçu un premier degré d'existence en vue de la venue de sa cause finale : le Fils, qui ne pouvait s'incarner directement dans un monde virtuel donc qui n'existait pas. Entre cette période que couvre tout l'Ancien Testament et la suivante, il y a le Fiat de la Vierge Marie, qui a permis l'Incarnation. Alors, le monde a reçu du Fils la plénitude de l'existence, la vie éternelle qui trouvera son accomplissement, dans les Cieux nouveaux et la Terre nouvelle, en une participation de l'humanité à la vie même de Dieu.

Comme la Vierge, tous ses enfants, tous les hommes, sont concernés par l'Incarnation, maintes fois au cours de leur vie terrestre, ils se trouvent dans l'alternative de dire oui où non à la venue en eux du Christ dont ils reçoivent ou non la vie éternelle.

Les modalités de cette réception sont multiformes, mais le principe est toujours le même : laisser place au Christ. Ceci va du plus petit geste, par exemple celui du voyageur qui cède son siège à un handicapé, au plus héroïque, celui du martyr qui donne sa vie pour le Christ. Ainsi suit-on, plus ou moins, le conseil du Padre Pio : «Vide toi de toi-même et remplis toi de Dieu».

Jadis, dans la même alternative, Lucifer et ses anges n'ont pas voulu quitter leur place dans le Ciel et plonger dans la Terre «informe et vide» de la Genèse (1,2) pour la structurer par leurs allers et retours avec comme finalité la formation du corps du Christ.

Le Christ ne peut rien pour les mauvais anges dont la volonté a été fixée pour l'éternité dans le mal mais, pour sauver l'homme, il se sacrifie et s'offre à lui dans l'Eucharistie qui donne dés ici-bas la vie éternelle.

Fondement de la liberté

Comme l'ange, l'homme doit se prononcer pour ou contre Dieu, «qui n'est pas avec moi est contre moi» dit Jésus ( Mathieu 12. 30, Marc 9. 40 , Luc 11.23 ). Mais pourquoi a-t-il cette liberté?

Dieu a fait l'homme à son image, or Dieu est libre, donc l'homme est libre. En quoi Dieu est-il libre? Il ne l'est pas ad intra, en sa Trinité, par exemple le Père engendre nécessairement le Fils. Par contre, Dieu est libre ad extra, en ce qui concerne la création qu'il peut réaliser ou non. Si l'alternative : créer ou non, c'est-à-dire incarner ou non, est le fondement de la liberté de Dieu, elle est aussi le fondement de la liberté de l'homme, son image.

Toutefois, il faut distinguer l'Incarnation active, qui est le fait des trois Personnes divines, de l'Incarnation passive, qui est le fait du Fils seul puisque lui seul a été incarné.

Evidemment, l'homme n'a pas participé à l'Incarnation active , antérieure à son existence, mais il peut, comme la Vierge Marie, participer à l'Incarnation passive en disant oui à la venue du Christ et en se serrant pour lui laisser la place. Il collabore ensuite, dans la mesure de ses moyens, à la mission du Fils incarné.

Conclusion

L'alternative : pour ou contre le Christ fait partie du processus de la création, sauf à ne pas créer, Dieu ne pouvait éviter que l'ange et l'homme y soient confrontés, et il respecte la volonté de ceux qui ayant délibérément dit non à l'amour incarné persisteront éternellement dans leur négation, quelles que soient les souffrances qu'ils puissent endurer.

Mais la miséricorde divine s'étend même en enfer où, comme l'écrit Sainte Catherine de Gênes : «Un rayon d'amour divin reluit encore dans la peine des damnés.»